Frail Heroines
Patrick Talbot
2008

Caroline Chevalier ne s'écarte pas d'un décor, qui pourrait être celui d'un appartement que même les boiseries et les cuisines équipées ne parviendraient pas à réchauffer ou à rendre plus convivial. Des modèles adolescentes, au visage fermé, à l'expression absente ou préoccupée, posent dans des attitudes qui confirment ce qu'on peut déduire de leur regard et de leur teint chlorotique. II y a comme un mal-être dans l'air, ces jeunes filles à la peau laiteuse dont le charme demeure intact semblent être les proies d'un démon intérieur dont on a du mal à comprendre ce qu'il est mais dont il est certain qu'il les inquiète au point, parfois, de les exiler d'elles-mêmes. À partir de là, toutes les interprétations sont possibles, qu'elles soient familiales, sociologiques, amoureuses, théâtrales, politiques, esthétiques ou littéraires. On n'en choisira aucune car telle n'est pas la question mais il n'est pas interdit en revanche de pointer cet état transitoire et fragile qui, au lendemain de l'adolescence, chahute à la fois le corps, la sensibilité et la pensée. Avec une parfaite maîtrise photographique, Caroline Chevalier met en scène ce moment de fragilité, le drame d'une solitude qui se croit irrémédiable, l'effacement des couleurs qui est aussi celui du monde, le huis clos d'une situation sans issue. Mais elle parvient également à faire percevoir tout ce que ces corps apparemment maladifs préservent de jeunesse, de force et de beauté car non seulement ils occupent l'espace mais, d'une certaine manière, ils le modèlent à leur convenance et installent en son centre la résistance de leur gracieuse volumétrie. Traduire avec de tels moyens ce qui relève d'une tension entre la vie et la mort, la présence et l'abandon, la beauté et la prostration n'est pas un exercice facile car l'esthétique de la mélancolie et du désespoir adolescent, le côté diaphane et anémique peuvent faire basculer l'ensemble du côté de la mode et de la parodie; Caroline Chevalier en est consciente, l'assume et poursuit son chemin.