Anna, Cécile, Laurie, Manon, Nagisa...
Jean-Emmanuel Denave
2008
Anna, Cécile, Laurie, Manon, Nagisa… sont les frêles héroïnes de Caroline Chevalier. Des adolescentes ou des jeunes filles isolées dans des décors dépouillés et froids, lieux de vie ou de passage. Leur peau souvent particulièrement blanche, presque diaphane, leur chevelure, leurs vêtements semblent parfois se confondrent avec l’espace qui les entoure. Dans une lumière étale et neutre, le sujet et l’objet s’adonnent à un étrange et inquiétant jeu de passe-passe, toujours menacés de confusion, toujours à la frontière et au frottement l’un de l’autre. En organisant des séances de pose très longues, presque harassantes pour ses modèles, Caroline Chevalier cherche sans doute à ce que ces dernières se déprennent d’elles-mêmes, abandonnent à la fatigue et au silence les attitudes et les codes psychosociaux habituels… En dé-subjectivant ses modèles, la photographe court volontairement le risque éthique et esthétique de la fusion du corps et du décor, de l’écrasement du sujet en objet. Mais il lui faut courir ce risque, mettre en scène cette tension, afin de capter ces petits riens où beaucoup se dit, ces temps faibles entre deux (faux?) temps forts ou décisifs, ces plans arrêtés et presque vides entre deux actions dûment inscrites dans l’ordre des significations ordinaires et des références expressives… Perte de la maîtrise de soi et perte des repères sociaux ouvrent ici à l’apparition discrète de fêlures, de comportements ordinairement imperceptibles, de pensées flottant entre deux eaux, d’une durée hors du temps mécanique à la fois calme et inquiète. C’est au “creux” même de ces instants vides, de ces mélancolies ou tristesses fugaces, de ces postures physiques légèrement crispées ou lovées sur elles-mêmes, de ces corps parfois un peu disgracieux ou “bizarres”, que se dessinent des lignes de fuite et de résistance, celles d’une autre subjectivité insoupçonnée. L’héroïsme, son courage physique et sa force d’âme, vibre là où on l’attendait le moins : dans la fragilité, le manque, les failles du sujet.